Un ouvrier stéphanois, unique député ouvrier élu en 1792 à la
Convention.
Si l'on interroge sur son nom le moteur de recherche Google, on ne trouve sur les dix premiers écrans que la référence à des adresses
situées dans cette rue centrale de Saint-Etienne. Je n'ai pas cherché plus loin. Quant au grand Larousse encyclopédique, il ignore ce personnage.
Ce qui avait motivé ma recherche, c'est la surprise, en lisant le tome 3 de l'Histoire socialiste de la Révolution française, publiée en 1901-1903
par Jean Jaurès, de trouver plusieurs pages consacrées par l'auteur à cet ouvrier armurier stéphanois, le seul ouvrier en France qui ait été député à la Convention. Rappelons que ce
fut une élection au suffrage universel, décidée par l'Assemblée législative pour élaborer une nouvelle constitution au lendemain de l'arrestation et de la déchéance du Roi Louis XVI (journée du
10 août 1792).
Dans le chapitre traitant des élections, Jaurès s'intéresse particulièrement au département Rhône-Loire, "où la puissance déjà ancienne de l'industrie est
souveraine et où elle a déjà suscité des conflits sociaux qui annoncent une maturité économique extraordinaire".
Alors que douze des quatorze mandats du département sont emportés par la bourgeoisie des administrateurs, des juges, des médecins (parmi eux, Javogues,
administrateur du district de Montbrison), deux seulement se distinguent socialement : un négociant en soierie de Lyon (M. Cusset), et Noël Pointe-Cadet.
Que nous en dit Jaurès ? "Un homme, il faut bien le dire, assez médiocre, qui n'a point laissé de traces sur le chemin révolutionnaire, sinon quelques opinions
écrites à propos du jugement et de la condamation de Louis XVI : une littérature emphatique, prétentieuse et banale, comme celle où s'essayent quelquefois les ouvriers écrivains qui n'ont
pas le courage et le sens de parler simplement la langue simple et savoureuse du peuple". Suit une citation, dont quelques vers "plus qu'inutiles", bien qu'ils révèlent "un ouvrier assez instruit
et passablement maître de la langue" :
"Si du cruel tyran la noire barbarie
Trouve des protecteurs : ah ! ma chère patrie !
De sa férocité tu dois encor souffrir.
Mais si ma faible voix ne peut se faire entendre,
A quel prix que ce soit, je prétends te défendre ;
J'ai pour dernier effort tout mon sang à t'offrir."
Mais à partir d'une autre citation plus longue, Jaurès dégage l'idée que Pointe-Cadet se faisait de la Convention en janvier 1793 : "sa force vient de ce qu'elle comprend
des hommes de tous les états ; l'ouvrier député ne se demande pas si les éléments de la vie nationale sont bien représentés à la Convention dans leur proportion véritable".
Jaurès souligne alors l'importante signification historique qu'il voit dans la personne et les propos de Pointe-Cadet.
"Dans aucune assemblée de l'histoire, tous les états n'avaient été rassemblés
: ni dans les assemblées antiques, qui excluaient l'esclave, ni dans les assemblées barbares, qui ne comptaient aussi que les hommes libres, ni dans les communes anglaises où seule une
aristocratie foncière et une oligarchie bourgeoise avaient accès.
Oui, pour la première fois depuis l'origine des temps, le plus humble des hommes, l'ouvrier manuel, le prolétaire héritier de l'esclave, était appelé
à la souveraineté".
Certes, "Pointe-Cadet n'oppose pas les ouvriers à la bourgeoisie, il n'ébauche pas une politique de classe....mais on sent (dans ses propos) une force neuve
et distincte et qui a conscience de son originalité...C'est l'indice de ce qu'aurait été la croissance de la classe ouvrière si le suffrage universel et la liberté républicaine avaient été
maintenus, si la démocratie avait gardé sa pure forme..."
...."L'ouvrier stéphanois, expression la plus ardente, la plus consciente du prolétariat français à cette époque, ne s'adresse point aux légistes bourgeois de la
Convention comme à des hommes d'une autre classe, mais comme à des associés un peu gâtés par la forturne et la subtilité du talent, qui ont besoin qu'une force révolutionnaire toute neuve et
toute directe ranime leur énergie et rompe leurs complications".
Voici une autre citation de N. Pointe-Cadet retenue par Jaurès au sujet de la Convention et des lenteurs du procès du roi :
" La postérité s'étonnera d'apprendre que les représentants du peuple français, les fondateurs d'une vaste et immense république, aient été si longtemps à se décider sur le sort d'un tyran
parjure et assassin....Elle s'étonnera qu'une Convention nationale, composée d'hommes choisis librement dans tous les états sans distinction, une Convention revêtue des pleins pouvoirs
d'une grande nation, et en qui elle fondait ses dernières espérances, que cette Convention, qui devait être le dernier boulevard du peuple, en arrachant jusqu'à la dernière racine de
l'oppression et de la tyrannie, ait mis autant de lenteur que de faiblesse dans le jugement du tyran le plus barbare et le plus sanguinaire qui fut jamais."
Ce que commente l'auteur : "Un accent d'une certaine (et maladroite) emphase, mais vigoureux et brutal", "une forte parole ouvrière qu'ont dû entendre ceux qui ont assisté
au procès" procès d'un roi mal conseillé et qui s'est révélé incapable de percevoir et de comprendre la force de ce qui s'était passé dans le pays depuis la réunion des Etats Généraux en mai
1789 ! et particulièrement de concevoir comment ces évènements pouvaient avoir été perçus dans l'esprit d'un homme qui se disait lui-même "vraiment homme du peuple".
R. Commère. 3 janvier 2009.
Pour qui souhaiterait commenter cette page, je pense qu'on peut le faire en ouvrant un des articles de ce blog, même s'il n'a aucun rapport avec le sujet
!