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Souvenirs enregistrés en 1980 auprès de M. Combe, retraité, ancien métallurgiste et militant de la CGT., dans le cadre d'une étude sur le passé industriel en val d'Ondaine, pilotée par la Maison de la Culture Le Corbusier. M. Combe travaillait chez Holtzer.

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Bedaux était un Américain qui avait des soutiens en France et un peu partout en Europe. C’est le patron d’Unieux, Vergniaud, qui se prétendait descendant du Conventionnel, qui lui a demandé de venir faire l’expérience chez lui ; ils ont commencé dans le chantier où j’étais, celui des fraises.

C’était l’un des deux chantiers du service, l’autre était celui des forets, où c’était assez simple : il fallait quelques ouvriers qualifiés pour organiser, les plus nombreux étant des ouvriersbien ordinaires ", des ouvriers spécialisés. Mais aux fraises, c’était un autre travail, plus individuel, avec de la qualification, et des gensévolués ", à tel point que quand j’ai commencé en 1926, on a fait grève le premier mai ; c’était le seul chantier de chez Holtzer qui ait alors fait grève, à plus de 50%. Il n’y a pas eu de sanction.

Il faut rappeler qu’ordinairement, une grève était sanctionnée. Par exemple, il y avait un marchand de graines de la rue Voltaire de Firminy qui était tourneur à Unieux ; le jeudi, il avait un banc sur la place du marché, où il vendait ses graines, et donc il ne venait pas travailler ; mais une année, il s’est trouvé que le premier mai tombait un jeudi. Le lendemain, on lui a dit :tu iras prendre ton compte ". Alors il a répondu :mais tu sais bien que je ne viens jamais le jeudi ". Finalement, on lui a conservé se place, mais il a eu quand même trois jours à pied. C’est pour dire que c’était sévère, même à Unieux.

La mise en place du système Bedeaux (1934).

Alors voilà qu’est venu le système Bedaux. Ils sont venus deux ou trois pour l’installer. Le principe était : ça n’a pas d’importance si les machines attendent, mais il faut que les ouvriers travaillent continuellement. Alors on a disposé les machines en les rapprochant le plus possible les une des autres, on a mis des systèmes automatiques là où c’était possible, et finalement dans le chantier il ne restait presque plus personne. J’étais ajusteur, à l’entretien des machines : on n’est resté que deux ajusteurs, avec le chef d’équipe, et on a dit à l’autre ajusteur qui était resté avec moi : "  tu feras le graisseur  ".

Car les machines à transmission par courroies qu’on avait alors devaient être graissées chaque jour ; c’était le rôle d’un ouvrier bourrelier-graisseur, qui avait aussi à réparer ou changer les courroies ; il ne faisait que ça, car les nombreuses femmes qui tournaient les forets de cet atelier ne pouvaient pas monter les courroies. Mais ce bourrelier-graisseur a été mis dans un autre chantier, de même que le sableur (les pièces étaient sablées au jet de sable), qui devait aussi faire le graissage, et traîner les pièces fabriquées d’une machine à l’autre. Et on a dit à l’ajusteur qui restait avec moi : " à partir de la semaine prochaine, tu feras le graisseur le matin en arrivant, puis tu traîneras les caisses, et après tu feras ajusteur" . Et quand un jour il est tombé malade, on m’a dit :la semaine prochaine, il faudra que tu graisses " ; le bonhomme du système Bedaux n’est pas allé jusqu’à me demander de traîner aussi les caisses. Mais le lundi je suis venu, j’ai mangé ma portion, je me suis fait une petite blessure, j’ai dit :Je ne peux plus travailler ", et je suis parti.

Mais ça a continué...Il n’y avait presque plus personne dans le chantier. Je me rappelle d’un petit jeune qui m’a dit :C’est que j’en peux plus quand je rentre chez moi – Mais si tu viens travailler, il faut que quand tu t’en vas tu n’en puisses plus, tu dois donner ton travail au patron. Quand tu pars, tu dois êtrerendu ", tu dois pas faire autre chose ".

Une grève enterre le système.

Au bout de quelques temps, j’avais repris le travail, et voilà qu’un jour, on a débrayé, on a fait grève contre le système Bedaux. C’était en septembre 1935.

C’est parti de l’atelier des fraises, où il avait les ouvriers les plus avancés ; c’était le chantier le plus chaud de l’usine. Aux forets, il y avait déjà un an que le système Bedaux fonctionnait, mais ça s’était relâché, jusqu’au jour où il en est venu un autre qui était plus terrible que le premier et qui contrôlait tout, avec son chronomètre. Et puis on a embauché des ouvriers pour chronométrer ; ils avaient leur panneau en contreplaqué avec des feuilles préparées pour marquer les temps et tout ce qui se faisait. Mais c’est que le soir, quand ils faisaient les comptes, ça ne concordait plus ! Ils additionnaient toutes les secondes, et ça ne faisait pas huit heures, tantôt plus, tantôt moins, parce qu’ils marquaient à peu près. Alors ceux avec qui ça ne pouvait plus faire, ils étaient balayés. Mais il y en a d’autres quipiquaient à la lettre " (sic), et on leur donnait des places...A la longue, tout ça a créé un climat pour la grève.

Donc à l’atelier des fraises, on commence à contrôler Crouzet, le futur maire d’Unieux, qui était alors tourneur. Mais ils s’étaient entendus :si le bonhomme de Bedaux vient, on débraye ". Le chef de service, qui n’était pas partisan du système (il était protestant, il lisait l’Oeuvre, un journal radical) avait laissé entendre que c’était le moment. Crouzet était en train de percer : il a envoie promener le contrôleur, les autres arrêtent les moteurs, puis vont au chantier des forets ; là, il y avait pas mal de gens qui étaient assez peu évolués, des paysans, mais quelques-uns qui comprenaient mieux ont arrêté les moteurs. C’est comme ça que ça a commencé. La grève a duré trois jours. Il y avait bien des vieux qui disaient : " et si on nous fout à la porte " ? Il y avait des hésitations, ce n’était pas bien chaud. Il faut dire qu’à ce moment, il n’y avait pas encore la fusion CGT-CGTU, qui s’est faite en 36.

Finalement, on a eu gain de cause, le système Bedaux a été supprimé, et il n’y a pas eu de sanction. On avait fait une lettre : c’était Crépet qui l’avait faite. A ce moment il était garde champêtre à Unieux, mais on était allé le voir car il avait une bonne plume. Il a bien tourné sa lettre en rappelant l’histoire des Holtzer et en disant qu’ils ne se seraient pas conduits comme ça.

 

En général dans une grève, c’est rare quand il y a un succès immédiat ; les avantages, on les a après. Mais si elle est bien suivie, une grève est toujours payante, et finalement on y gagne toujours. Mais cette fois on avait vite gagné et ça a créé un climat de confiance pour la syndicalisation.

 

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