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      L'ayant emporté en 1971 sur Claudius-Petit, M. Vial-Massat s'employa à minimiser et à critiquer son oeuvre municipale. Du fait de leur valeur symbolique, les édifices corbuséens furent les principales cibles de cette antipathie. Quant aux Appelous, voyant après 1970 que la modernisation de leur ville n'empêchait pas l'aggravation de la récession industrielle, leur relative indifférence à l'égard de cet héritage  pencha plutôt vers la dévalorisation, pour peu qu'ils se fient aux appréciations de leurs nouveaux élus.

     Mais au fil des ans, de nouveaux acteurs déplacèrent vers d'autres enjeux la question du patrimoine Le Corbusier.

1 - La critique : "on a trop sacrifié au prestige" (Théo Vial-Massat)

      Comme pour nier la modernisation accomplie, c'est en tête d'une liste d'union démocratique "pour le renouveau de Firminy" qu'avait fait campagne M. Vial-Massat. Il bénéficia aussi du ressentiment d'Appelous qui pouvaient ne pas lui être acquis sur le plan idéologique, tels que des commerçants atteints à la fois par l'effet des transformations urbaines et par l'évolution générale des modes de distribution. Tels aussi, de petits propriétaires s'estimant mal payés pour les biens sacrifiés à la rénovation de la ville, voire inquiets devant les projets du deuxième plan d'urbanisme. 

     Le nouveau maire dénonça l'endettement de Firminy, l'ambition démesurée de la municipalité perdante, les démolitions de vieux quartiers  nocives à la survie de nombreux commerces, les lourdeurs d'une fiscalité locale qui avaient fait migrer les industriels vers les communes limitrophes. De plus, il n'était pas nécessaire pour une piscine, une maison de la culture ou un stade, de faire appel à des architectes parisiens (lettre dans Le Monde du 16 juin 1971).

      La réponse de M. Claudius-Petit parut dans ce journal le 4 juillet : il rappelait le bien-être procuré aux mal logés par les deux mille neuf cent cinquante logements sociaux construits entre 1953 et 1971, et les bienfaits des nouveaux équipements publics dont la valeur cumulée, supérieure à 7 milliards de Francs, n'en avait coûté que 2,7 à la ville. 
     Quant aux architectes comme Le Corbusier, fallait-il rappeler que leurs honoraires étaient identiques à ceux de leurs collègues de Lyon, de Saint-Etienne ou Nancy qui étaient venus travailler aussi à Firminy ? Grâce à eux tous, la médiocrité avait été chassée de la ville sans qu'il en coûtât un Franc de plus au contribuable. De plus, l'oeuvre laissée par Le Corbusier, objet de fierté d'une partie des Appelous, attirait déjà des visiteurs et des touristes venus apprécier la qualité de l'urbanisme et de l'architecture.

     Des touristes ? Mais l'Appelou moyen sait-il alors qu'à Marseille la "maison du Fada", soeur aînée de l'Unité d'habitation de Firminy, est classée depuis 1964 ? Faute de connaître les arrière-plans idéologiques et culturels de ce qui a été réalisé dans sa ville, il est loin d'imaginer que du béton et des HLM puissent intéresser des visiteurs. D'autant que les bulletins municipaux, au début des années 80, lui parlent d'une "architecture qui dépare le site" et lui expliquent que les Unités d'Habitation, "à cause de leur gigantisme, ne sont plus considérées comme des réussites de l'urbanisation".
     De l'ancrage durable de tels jugements témoigne cette question posée en 2002 au Syndicat d'initiative par un ancien appelou revenu en touriste après vingt ans d'absence : "comment, on n'a pas encore rasé cette horreur de béton, en haut de la colline ?" Difficile pour lui de comprendre la réponse du personnel d'accueil, absoudi, qui lui parle de la réhabilitation alors en cours .


cliché R. Commère, 1976 - copyright Fondation Le Corbusier
aujourd'hui, les arbres qui ont grandi masquent les pilotis 

2 - L'occultation : retour à l'identité locale et à un "urbanisme à visage humain
".

      Les responsables de la précédente municipalité avaient commis des démolitions de symboles du passé, comme la porte médiévale disparue en 1964, ou le marché couvert, en 1969. Comme pour exorciser des disparitions mal vécues, le nouveau maire confia à la Société d'histoire  la restauration du château des Bruneaux, demeure bourgeoise du 18ème siècle, qu'on soupçonnait Claudius-Petit d'avoir voulu sacrifier dans le cadre du deuxième plan d'urbanisme (idée contredite par l'examen de la maquette alors réalisée pour ce deuxième plan)

      "Une demeure du passé au service de l'avenir de Firminy", titra en couverture, illustrée d'une belle photo, le bulletin municipal de mai 1973. En 1975, une partie de l'édifice fut inscrite à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques. Pendant plusieurs années, le "château" illustra la flamme postale de Firminy. 

     A l'opposé, pendant quinze ans, les bulletins municipaux ont totalement ignoré Firminy-Vert, même celui de 1977 (année électorale) pourtant intitulé :"Firminy, notre cité". Quant à la presse, le quartier n'était mentionné sous son nom que lorsqu'il s'agissait de localiser un fâcheux fait divers. 

     A ses électeurs, le nouveau maire avait promis d'en finir avec une modernité trop brutale, pour en revenir à un urbanisme plus consensuel. Au lieu des nouvelles extensions prévues à l'ouest de la ville par le 2ème plan, l'accent fut mis sur la rénovation résidentielle du centre ville avec maintien d'un paysage de rues, de ruelles, de placettes, de petits îlots, de toitures classiques en tuiles, par opposition au modèle de Firminy-Vert ou du quartier Saint-Pierre, versions locales de ces ensembles de barres et de tours désormais blâmés et proscrits par la circulaire ministérielle de 1973 (circulaire Guichard).

     Dans le même esprit vont s'étendre sur les collines les lotissements pavillonnaires commencés dès 1966, année où un sondage de l'INED a montré la préférence de 83% des Français pour la petite maison individuelle. Facilitée par les plans d'occupation des sols, l'augmentation de l'offre à Firminy et dans les communes voisines éloignera du logement social les familles ayant les moyens d'accéder à la propriété, ce qui contribua à la multiplication des appartements vacants dans les ensembles de logements sociaux (510 à Firminy en 1985, soit 16% du parc HLM). 

3 - L'Unité d'habitation : échec d'un modèle ? De la dévalorisation au conflit.

     Pourquoi l'U.H. ne se remplit-elle pas et retient-elle mal une partie de ses locataires ? Sur 414 appartements, 354 au maximum sont occupés  en 1973, et seulement 266 en 1983.

     Le renversement de la tendance démographique, conséquence de la désindustrialisation, paraît se répercuter plus fortement au "Corbu" que dans les autres logements sociaux. Les loyers ne paraissent pas en cause. Certes, au logement qu'il leur faut, ceux qui ont le choix préfèrent celui qui leur plaît, en centre ville ou en lotissement. On reproche alors au Corbu son éloignement, ses appartements bizarres, impossibles à meubler,  un caractère de caserne, la présence d'intellectuels marginaux peu intégrés et méprisants pour les braves Appelous, le voisinage avec trop d'immigrés et de voyous, etc...Jusque dans les bureaux de l'Office HLM, d'aucuns ont entendu des propos dissuasifs ("c'est difficile à vivre", "on risque des agressions"), visant en fait à orienter les demandeurs vers les logements vacants d'autres immeubles.

       Qu'importe si tel n'est pas l'avis de nombreux locataires, qui s'y plaisent, veulent rester, et le disent à un journaliste de France-Culture (émission sur Firminy-Vert en novembre 1979) ; si pour la police et les travailleurs sociaux, la situation n'est pas pire qu'ailleurs, et s'ils constatent que se maintient une relative une mixité sociale, car les ménages aux revenus moyens désertent moins le Corbu que les autres HLM (ce que reconnaît lui-même devant le journaliste le Directeur de l'Office HLM).

     Ce qui n'empêche pas son successeur, dans le bulletin municipal de l'année suivante, de juger que les logements vides prouvent l'erreur de l'ancienne municipalité.
     Un témoin digne de foi se souvient qu'à l'automne 1983, alors qu'il insistait pour louer au Corbu (où il réside toujours), on lui demanda s'il y tenait vraiment, car l'immeuble devait être démoli. A noter que l'unité de Briey, désertée la même année, était aussi vouée à disparaître.

     Pourtant, fin 1980, l'association des locataires, animée par des adhérents du parti socialiste, des architectes et des enseignants, avait obtenu du maire carte blanche pour promouvoir leur immeuble. A côté de slogans tels que "soleil, espace, verdure" empruntés au langage de Le Corbusier, et peut-être influencés par l'Année du Patrimoine imaginée par le Président Giscard d'Estaing, ils furent les premiers à qualifier de PATRIMOINE l'oeuvre locale de l'architecte : "défendre Le Corbusier, c'est défendre les HLM mais aussi une habitation originale, une partie de notre patrimoine".

      En 1983,  la défense devint conflit lorsque l'office HLM annonça son projet de regouper dans la moitié sud de l'immeuble les 266 ménages restants et de fermer le reste pour ne pas avoir à chauffer des appartements inoccupés. Quinze mois durant, les locataires multiplièrent les manifestations : pétitions, tracts, fresque peinte près de l'entrée par les enfants de l'école maternelle, dénonciation de la stratégie de l'Office visant à dépeupler le Corbu ; des journées portes ouvertes, un pique-nique sur le toit de l'immeuble, devaient contrer la fâcheuse réputation faite à l'immeuble. 

        Car la Municipalité réagissait en renforçant l'image négative du Corbu, et de ses agitateurs, les irresponsables qui noyautaient le conflit, ces jeunes utopistes des classes moyennes auxquels l'immeuble permettait d'expérimenter une nouvelle convivialité dans de genre d'habitat.

     Parmi eux, deux élus socialistes, minoritaires dans l'Union de la Gauche, allaient engendrer au sein du Conseil municipal un clivage d'autant plus lourd de conséquences qu'un autre conflit, d'ampleur nationale cette fois, éclatait sur le chantier de l'église.
 
















       cliché R. Commère, mai 2004 (peu avant la reprise de la construction)
       copyright fondation Le Corbusier
      une "verrue" dans Firminy-Vert ; c'était pire, avec une apparence de blockhaus, quand les ouvertures étaient murées, de 1986 à 2003.
4 - Le chantier de Saint Pierre de Firminy-Vert : un conflit arbitré au niveau de l'Etat.

      Financé exclusivement par souscription, le chantier de l'église n'avait vraiment démarré qu'en 1973 ; mais faute de moyens suffisants, privé d'appuis politiques et même du soutien ecclésiastique, il était arrêté depuis 1978, malgré les campagnes de souscription patronnées en France et dans le monde par E. Claudius-Petit. Une grande partie du gros oeuvre était réalisée et permettait de se représenter, et même de commenter à des visiteurs, ce que serait l'édifice terminé.

     Dans un article de ce blog daté du 5 juin 2008, "Firminy, Le Corbusier, au temps de béton triste", le lecteur pourra trouver des images de ce chantier prises en 1983, auxquelles je renvoie sans plus de commentaires.  

      Fin juillet 1984, lancer la construction d'un gymnase à trois mètres du chantier déjà débarrassé de sa grue quelques mois plus tôt, cela signifiait à coup sûr la condamnation de l'église.  Confirmation avec le bulletin municipal où le maire avait écrit : "Peu d'Appelous admettent l'existence d'un chantier ouvert depuis treize ans et dont la terminaison est aléatoire pour une destination problématique".

       S'attendait-il à la mobilisation d'architectes de tous pays pour alerter François Mitterrand, qui reçut de l'Ordre des architectes un appel "pour que l'Etat prenne en charge la protection et l'achèvement de cette oeuvre, déjà inscrite dans le patrimoine culturel de notre époque comme l'un de ses témoignages les pus marquants"? Georges Marchais lui-même reçut d'Oscar Niemeyer, l'architecte de Brasilia et, à Paris, du siège du parti communiste, une injonction à ne pas laisser condamner le projet. 

      Jack Lang fit instruire sans délai puis imposa l'inscription de l'ensemble du site dont faisait partie l'église à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques. Décision annoncée le 14 août 1984 par la presse locale, mais sans écho dans le bulletin municipal....M. Vial-Massat obtint de l'Etat un substantiel dédommagement pour que le gymnase soit déplacé vers un lieu moins sensible. 

Conclusion. - Ces conflits avaient conforté et rapproché les pionniers, quasi militants, d'une reconnaissance patrimoniale. Il y eut même des agnostiques pour défendre la cause d'une église. 
     Mais à tous les niveaux de l'esprit public local, - nous avons pu le constater personnellement à la fin des années quatre-vingt dix, par exemple lorsque commencèrent les réunions préparatoires à un Contrat global de développement proposé par la Région Rhône-Alpes - l'indifférence et la prévention devaient encore prévaloir durablement à l'égard d'oeuvres dont on continuait à dénier la valeur. 
      
    
                                                                                                                          A suivre
R. Commère

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